“ Hélène attrapa mon poignet avant même que j’aie le temps de m’approcher de la fenêtre.
« Ne le laisse surtout pas te voir. »
Sa voix n’avait plus rien de la douceur fragile que je lui connaissais. C’était la voix d’une femme qui reconnaissait un danger ancien.
Je tirai lentement le rideau, ne laissant qu’une fente assez étroite pour observer la rue. L’homme venait de sortir de la voiture noire. Il devait avoir près de soixante-dix ans, peut-être davantage, mais sa démarche restait droite et assurée. Un long manteau sombre couvrait son costume. Ses cheveux gris étaient impeccablement coiffés et, malgré la distance, quelque chose dans son visage me troubla immédiatement.
« Qui est-il ? »
Hélène resta silencieuse.
« Maman. »
Elle ferma les yeux une seconde.
« Gabriel Morel. Il travaillait pour ton grand-père. Officiellement, il gérait certaines affaires privées de la famille Beaumont. Officieusement… Henri l’envoyait régler les problèmes qu’il ne voulait jamais voir apparaître sur le papier. »
Je regardai de nouveau dehors. Gabriel ne se dirigeait pas vers l’entrée. Il restait près de sa voiture, les yeux levés vers les fenêtres.
Comme s’il attendait que nous sachions qu’il était là.
« Et il était avec Éléonore lorsqu’elle a disparu ? »
« Oui. »
« Alors pourquoi n’as-tu jamais parlé de lui à la police ? »
Le regard d’Hélène se durcit.
« Parce qu’il n’y a jamais eu d’enquête digne de ce nom. »
Cette réponse fit naître en moi une colère presque aussi violente que celle ressentie à l’Hôtel de Crillon.
« Tu vas tout me raconter. Maintenant. »
Hélène s’assit lentement. Son pansement semblait encore plus blanc contre son visage épuisé.
« En 1993, Éléonore avait découvert quelque chose concernant le groupe Beaumont. Je ne savais pas exactement quoi. Elle avait seulement compris que plusieurs sociétés appartenant à ton grand-père servaient à déplacer des sommes considérables entre Paris, Luxembourg et Genève. Elle était persuadée que quelqu’un utilisait l’entreprise familiale à l’insu d’Henri. »
« Quelqu’un ? »
« Elle refusait de me donner son nom. Elle disait que moins j’en savais, plus j’étais en sécurité. »
Je posai la photographie sur la table.
« Et cette photo ? »
« Elle a été prise trois jours avant sa disparition. Je l’avais accompagnée à Genève. »
Mon cœur accéléra.
« Tu étais donc là. »
Hélène hocha la tête.
« Éléonore voulait rencontrer un banquier qui prétendait avoir des preuves. Mais cet homme n’est jamais venu au rendez-vous. À sa place, Gabriel est arrivé. Il lui a dit qu’Henri savait tout et qu’il fallait rentrer immédiatement à Paris. »
« Et vous êtes rentrées ? »
« Moi, oui. Éléonore, non. »
Elle détourna les yeux.
« Le soir même, elle m’a fait partir seule. Elle m’a confié une enveloppe et m’a demandé une seule chose : si quelque chose lui arrivait, je devais te protéger. »
« J’avais quel âge ? »
« Onze mois. »
Une douleur étrange me serra la poitrine. Toute mon existence venait soudain de se remplir de portes dont j’ignorais jusqu’alors l’existence.
Un bruit retentit dans le couloir.
Trois coups à la porte.
Hélène sursauta.
Je me levai.
« Isabelle, non. »
Trois nouveaux coups.
Puis une voix masculine traversa le bois.
« Hélène, je sais que vous êtes là. »
Elle me regarda, terrifiée.
« Je ne suis pas venu vous faire du mal », poursuivit Gabriel. « Si j’avais voulu cela, je ne serais pas venu frapper. »
Je pris mon téléphone et activai discrètement l’enregistrement.
« Tu restes derrière moi. »
« Isabelle… »
« Pendant trente-trois ans, tout le monde a décidé de ce que j’avais le droit de savoir. C’est terminé. »
J’ouvris la porte.
Gabriel Morel me regarda.
Et son visage se décomposa.
« Mon Dieu… »
Ses yeux parcoururent mes traits avec une émotion qu’il ne parvint pas à dissimuler.
« Vous lui ressemblez encore plus que sur les photographies. »
« Vous avez trente secondes pour m’expliquer pourquoi vous êtes ici. »
Il regarda Hélène derrière moi.
« Parce que Julien Valmont a commis une erreur. »
« Laquelle ? »
« Il a réveillé des comptes qui devaient rester dormants. »
Je sentis mon téléphone vibrer dans ma main. Un message de Marc apparut à l’écran, mais je ne le consultai pas encore.
« Helvetia Meridian ? »
Gabriel ne répondit pas immédiatement.
Ce silence suffisait.
« Entrez. »
Hélène protesta.
« Isabelle ! »
« S’il voulait nous tuer, il aurait eu trente ans pour le faire. »
Gabriel entra. Je refermai la porte sans le quitter des yeux.
Il aperçut la photographie sur la table.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
« Chez ma mère. »
Son regard se posa sur Hélène.
« Vous aviez promis de la détruire. »
« J’ai fait beaucoup de promesses à Henri que je regrette aujourd’hui. »
Gabriel retira lentement ses gants.
« Alors je suppose que vous lui avez également parlé d’Éléonore. »
« Elle sait qu’elle est ma mère biologique. »
Quelque chose passa dans ses yeux.
« Mais elle ne sait pas tout. »
Je m’approchai.
« Alors dites-le-moi. »
« Votre mère n’a pas disparu parce qu’elle avait peur. Elle a disparu parce qu’elle essayait de vous sauver. »
« De qui ? »
Gabriel hésita.
« De la personne qui contrôlait réellement l’argent des Beaumont. »
Je sentis mon impatience monter.
« Un nom. »
« Je ne peux pas vous le donner tant que je ne sais pas qui travaille encore pour lui. »
« Lui ? »
Gabriel comprit qu’il venait d’en dire trop.
Avant que je puisse insister, mon téléphone vibra de nouveau. Cette fois, je regardai l’écran.
Trois messages de Marc.
Isabelle, rappelle-moi immédiatement.
Nous avons identifié le bénéficiaire final des virements de Julien.
Puis :
Ce n’est pas Éléonore. Son identité sert de couverture.
Je relevai les yeux.
« Qui reçoit l’argent ? »
Gabriel ne répondit pas.
J’appelai Marc et activai le haut-parleur.
« Dis-moi. »
« J’ai fait vérifier trois fois. Helvetia Meridian alimente une structure privée appelée Fondation Saint-Clair. Julien y a transféré près de trois millions, mais ce n’est pas le plus grave. »
« Qu’est-ce qui peut être plus grave ? »
« Ces transferts existent depuis vingt-sept ans. Ils proviennent de plusieurs filiales Beaumont. »
Je regardai Gabriel.
« Qui contrôle Saint-Clair ? »
Un silence.
Puis Marc prononça un nom.
« Gabriel Morel. »
Hélène recula brusquement.
Je baissai lentement mon téléphone.
Gabriel, lui, ne tenta même pas de nier.
« Vous avez cinq secondes pour m’expliquer. »
« La fondation est à mon nom, mais l’argent ne m’appartient pas. »
« À qui appartient-il ? »
Il regarda Hélène.
« Gabriel, ne faites pas ça », murmura-t-elle.
Cette fois, ce fut moi qui me tournai vers elle.
« Tu savais ? »
Elle avait les larmes aux yeux.
Gabriel prit une longue inspiration.
« Cet argent a été utilisé pour protéger quelqu’un. Changer régulièrement son identité. Payer ses logements. Ses médecins. Sa sécurité. »
Je n’entendais presque plus que les battements de mon cœur.
« Quelqu’un qui est encore vivant ? »
Il acquiesça.
Je regardai la photographie d’Éléonore.
« Ma mère. »
Gabriel resta silencieux assez longtemps pour que l’espoir devienne douloureux.
Puis il secoua la tête.
« Non. »
Mon cœur retomba.
« Alors qui ? »
Gabriel plongea la main à l’intérieur de son manteau et en sortit une petite enveloppe. Il posa devant moi une photographie récente.
Une femme d’une cinquantaine d’années quittait une clinique privée au bord du lac Léman. Son visage était partiellement tourné vers l’objectif.
Je ne la connaissais pas.
Mais Hélène porta immédiatement une main à sa bouche.
« Non… »
Je retournai la photographie.
Au dos figuraient trois mots.
Claire Beaumont — Genève.
« Qui est Claire ? »
Hélène commença à pleurer.
Gabriel me fixa.
« La sœur jumelle d’Éléonore. »
Je restai pétrifiée.
« Éléonore n’avait pas de sœur. »
« C’est ce qu’Henri a passé sa vie à faire croire. »
Je voulus parler, mais Gabriel ajouta d’une voix plus basse :
« Et si Julien a découvert l’existence de Claire, ce n’est pas votre héritage qu’il cherchait à voler. »
Il posa devant moi une seconde photographie.
Cette fois, Julien se tenait devant la même clinique de Genève.
À ses côtés se trouvait Claire.
La photographie avait été prise six mois plus tôt.
« Il cherchait quelque chose qu’Éléonore lui avait confié avant de disparaître. »
Je fixai le visage de mon mari.
« Quoi ? »
Gabriel me regarda droit dans les yeux.
« La preuve que vous n’êtes peut-être pas l’unique héritière du groupe Beaumont. » “




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